Photo : Feu Himoud Brahimi, alias Momo
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Il est de ces crédos existentiels qui sont si nobles qu'on ne peut guère leur appliquer les critères habituels sans porter la main sur le crédo lui-mème. Celui que Himoud Brahimi, dit Momo, soutient depuis toujours est tout simplement sublime : devenir l'illuminé de la Casbah.
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IMAGINEZ UN PEU CE DOCTE PERSONNAGE QUI FRISE L'INSOLITE
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"Chaque matin le soleil salue son amour et la Casbah ravie lui ouvre toutes ses couches". La voilà bien, l'image initiale ! La Casbah est une amante. Mais c'est aussi un univers labyrinthique multiséculaire, le noyau historique de la capitale, où le passé s'accorde sans artifice avec le présent.
Déja adolescent, Himoud Brahimi, dit Momo, conçoit cette idée qui, plus tard, sera son idée-force : El-Bahdja, la forteresse inexpugnable, ou l'entètement héraldique d'une civilisation maghrébine poursuivant obstinément sa lente progression à travers les àges.
Les poètes sont -en tant que poètes- dépourvus de puissance. Peut-ètre est-ce pour cela qu'ils ne convainquent que là où ils ne disent presque plus rien, et suggèrent tout,
comme Momo dans son poème-cantilène "Architecture" (lire après ce texte).
Imaginez un peu ce docte personnage qui frise l'insolite, qui parait presque irréel. A
l'écouter conter son singulier parcours existentiel, tout, en lui, transpire une profonde originalité. A commencer par le visage : face burinée par les embruns, à l'image de ces fantasques rais de l'époque barbaresque, barbe en pointe qui lui dévore les joues jusqu'aux pommettes, regard pénétrant, cheveux en boucles argentées -parfois attachés en queue de cheval- le tout serti de quelques traits de caractère à la limite de l'ostentation : langage ésotérique pointu, intonation sacerdotale, expression des yeux tantot malicieuse, tantot affectée, mélancolique...
Avec son légendaire séroual "m'qaàda", son "h'zème" traditionnel et son gilet typiquement algérois, il fait songer à on ne sait quel raphsode mythique ou conteur épique sorti tout droit d'un bazar stanbouliote du siècle dernier.
LA CASBAH , "CE LABYRINTHE PRODIGIEUX D'ARCHITECTURE PHENOMENALE"...
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Et c'est toute la Casbah, imprescriptiblement secrète, tout le Viel-Alger des contes et légendes populaires d'antan que l'on est amené, avec une émotion et une admiration croissantes, à découvrir au fur et à mesure qu'il se remémore, non sans ferveur d'ailleurs, "ce labyrinthe prodigieux d'architecture phénoménale, qui s'étage en escaliers de terrasses, de clartés grimpant commodément sur les collines qui mènent aux monts alentours" et dont il asusi bien incarner la conscience millénaire.
Mais pourquoi donc si peu de témoignages sur Momo qui collent véritablement à la mémoire ? Aujourd'hui la question ne s'est mème pas posée. Momo navigue à vue dans les humeurs grises d'une citadelle par trop repliée sur elle-mème, peu encline à se confesser. Il n'a besoin de personne. Ou peut-ètre si...
Respectable patriarche octogénaire, à l'image des sages de ce monde, il donne toujours, il rend la voix à ceux qui ne l'ont plus. Il crie la souffrance des autres. C'est en cela qu'il ne reste pas moins vif, attentif à tous les bruissements, à toutes les pulsations qui lui parviennent du coeur de la ville. Il "frère" encore, comme dirait l'irremplaçable Jacques Brel.
...DEMEUREE INSEPARABLE DE LA MER QUI L'A VUE NAITRE
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Sa famille ? L'humanité entière. Sa patrie ? La planète terre. Et, comme pour souligner qu'il n'y a point de limite à son humanisme convivial, il y ajoute volontiers un zeste d'univers cosmique. "Affaire de concepts", lance-t-il en penchant vers l'avant sa tète, histoire de mieux vous toiser par-dessus ses lunettes.
Momo explique , de la sorte, que sa patrie commence par l'inamissible ville blanche : harmonieusement étagée , demeurée inséparable de la mer qui l'a vue naitre, qui a fait sa gloire, sa fortune, et surtout de cette originalité que seules quelques grandes cités méditerranéennes peuvent se targuer d'avoir. El Djazair El-Mahroussa, la Bien-Gardée, immuable vestale de la mémoire historique et culturelle de l'Algérie.
Seulement voilà : à la lisière maritime de cet "immense gateau de sel dont chaque maison forme un cube régulier, comme des cristaux de sel gemme", campe solidement l'inébranlable Ras-Ammar, L'Amirauté. Entendre par là l'emplacement élu de sa prime jeunesse, là où, se rappelle-t-il, "les pavés de la ville et de la Pècherie dévalaient en pentes inclinées jusqu'au bord de la mer, où les barques de pècheurs arrivaient à la queue-leu-leu pour vendre des poissons frais et frétillants, à la criée..."
Vient ensuite ce pays d'accueil où il a bonne souvenance d'avoir été plutot bien accepté : Paris-Verlaine, Paris-Cocagne des années 40, fragrance de sylphides auréolant de langoureux lauriers notre fringant champion du monde de nage sous-marine : "Je suis allé à Paris en 45. J'ai réalisé mon rève...Voir Paris...J'ai vu les musées...Le louvre...Et j'ai lu...J'étais gourmand des mots et des idées. Et puis des femmes"...Mais je sentais que j'allais vers l'impasse. J'avais oublié l'arabe et mes ancètres venaient me le rappeler dans mes nuits sans sommeil".
LA CASBAH : PLUS QU'UNE COLLINE, PAS VRAIMENT UNE MONTAGNE
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Le récit semble soudain pris dans le champ d'invisibles caméras qui enregistrent des scènes précises d'un film, dont personne ne saurait le fil d'Ariane. "J'ai changé de vie,
...je suis revenu à Alger. Je me suis mis à la prière...A cette époque, J'étais comédien, je travaillais au théatre...je me suis brusquement arrèté. Mes amis me disaient que
j'étais fou. Moi, j'étais à la recherche de moi-mème...A la recherche de la lumière qui est en moi..."
"Cette lumière, je la cherche quand je suis sur le mole, face à la mer et au soleil, ou dans l'eau, lorsque je plonge en retenant mon souffle pendant de longues minutes...
J'attend l'éblouissement ! L'illumination. C'est cela; Je voudrais ètre illuminé ! L'illuminé de la Casbah...!"
Hé oui, il y a des jours comme ça, où Momo est comme placé sur orbite, emporté dans un mouvement d'une régularité presque effrayante, que plus rien ne semble interrompre, un avant-gout d'éternité. Dans un pan de mémoire planté de vielles rengaines repassées à coup de 78 tours sur le phono à manivelle, il évoque.
Et, pour ce qui est d'évoquer, il ne craint personne : du cinéma d'époque, "Pépé le Moko," "Tahia ya Didou" et autres souvenirs en livraison groupée, renvoyant d'un coup l'ascenceur vers les temps immémoriaux, les bourlingues de la jeunesse, les
amours fous qui se sont écrasés comme de grands oiseaux morts sur les pavés du mole, un vrai roman d'aventures entre le "Marie Rose", carcasse d'un vieux yatch reclus, amarré non loin du phare, et les années d'exode, de révolution, d'indépendance et d'incursions surréalistes.
INFFABLE CASBAH AUX MAISONS QUI "SEMBLENT GRIMPER LES UNES SUR LES AUTRES"
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Quoiqu'il en soit, sa grande fierté demeure la vieille médina au profil de pyramide immaculée. Plus qu'une colline, pas vraiment une montagne. En tout cas autre chose qu'une simple acropole, dans cet immense amphithéàtre que cerne de toute part une luxuriante végétation. "Vous croyez, sans doute, que la Casbah est un quartier ? Hé bien non, la Casbah n'est pas un quartier, c'est la conscience endormie d'une civilisation", prévient-til avec à propos, comme pour prendre les devants sur quelque glissement sémantique.
Ineffable Casbah aux maisons qui "semblent grimper les unes sur les autres". tout
est là, noir sur blanc et en couleurs, sur les murs : le jour et la nuit qui se heurtent à chaque instant, le rève, l'illusion, la peur, le cauchemar des autres, la ligne bleue de la mer...Et, tout autour, le superbe vacarme de la modernité en marche.
C'est qu'il en natif, Momo, il en est le blason, le chantre. Il n'en ignore aucune palpitaion ! Et lorsqu'il vous chuchote malicieusement à l'oreille, "moi qui en suit le fils, je ne puis mème pas en connaitre le secret intime", ne croyez-vous pas qu'il vient de pécher simplement par modestie ? Ou, sait-on jamais, de se laisser voguer sur quelque effluve loitain, remontant le temps sans doute jusqu'à la Régence, jusqu'au fameux coup d'éventail administré par le dey Hussein au consul Duval ?
REGARDEZ-LE FLANER CANS CE MONDE FASCINANT DE BEAUTE AUSTERE...
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Allons donc, Momo méconnaissant les profondeurs secrètes de sa souveraine citadelle ?
De ces lieux naguère enchanteurs, impétueux, à présent silencieux, fantomatiques,
où le désenchantement l'emporte bien souvent sur tout le reste ? Regardez-le flàner dans ce monde fascinant de beauté austère, à la mesure d'un autre temps...Suivez-le
à travers l'inextricable dédalement de ruelles en pentes...
Arrètez-vous lorsqu'il s'arrète un peu sous les encorbellements engrillagés qui laissent filtrer une merveilleuse poésie d'ombre et de lumière, à l'image de ceux des ruelles ottomanes de la Corne d'Or(Istanbul). Il vous dira alors : "Le matin, le soleil est féminin. Regardez comme il est doux et caressant. C'est le bon moment pour visiter la Casbah...L'après-midi, le soleil est masculin...Il est cruel".
Efforcez-vous, un peu plus loin, de deviner ce que Momo a vu au-delà des portes fermées de ces modestes demeures anonymes. Ecoutez-le se raconter près d'une fontaine publique, ou s'insinuer dans l'histoire de quelque palais somptueux : Là, le café que Fromentin avait l'habitude de fréquenter, vers 1850...là, le cimetière des Deux-Princesses...
LA HAUTE-CASBAH, LA "CITADELLE" D'OU LA VIEILLE MEDINA TIENT SON NOM
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Plus loin encore, la citadelle d'où la vieille médina tient son nom et d'où l'on domine toute la ville. Momo trouve là, justement, entre les topanets qu'il aime tellement, dans la lumière dansante du soleil, dans les maisons qui donnent l'impression d'avoir mis
les escaliers sur leur terrasse, une "porte de l'air", c'est-à-dire une liberté à la fois douce et agréable, tonifiante.
A suivre pas à pas son fabuleux itinéraire, on a l'impression qu'il a deux façons de voir la Casbah qui se complètent l'une et l'autre. En détail d'abord, rue à rue et maison à maison. En masse ensuite, du haut des remparts crénelés de la citadelle. On croirait mème l'entendre murmurer : "De cette manière, on a dans l'esprit la face et le profil de la ville".
Et parce que les esprits paraissent un tant soit peu medium, pour tout au moins dénoncer l'injustice et proclamer le message de la compassion humaine, le geste, semble-t-il, a été posé par Momo. Ce geste, ce jalon, ce cri du coeur, est dédié tout naturellement à la Casbah. On ne peut que déplorer que sa voix ne puisse pas résonner avec une plus grande faconde littéraire. Car cette voix mérite franchement
d'ètre écoutée, soutenue, mémorisée.
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K.Bouslama -Tassili Magazine n° 9 - Avril 1997