Photo : En 4x4 dans les environs d'Adrar
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La nature mème du désert favorise l'illusion, les clichés. Mais qu'on ne s'y trompe pas!
Le Grand Sud algérien n'est pas seulement cette immensité plane où le vent, inlassablement, érode, sélectionne les débris minéraux, règne en maitre. Il est tout, sauf une surface lisse. Collines, escarpements basaltiques, reliefs volcaniques griffent
l'infini tandis que, dans les ergs, le sable s'envole, s'épaissit, devient nuage. Puis
s'accumule, façonne des paysages souples: épaulements massifs et courbes pleines
qui ont la beauté émouvante d'un corps humain...Le grand Sud, pour tout dire, se
révèle d'abord à ceux qui aiment le silence, les oasis et savent marcher longtemps. Sans sourciller.
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A priori, rien n'est plus facile à reconnaitre que le Grand Sud algérien. Une ligne à l'horizon, du bleu au-dessus, de l'ocre au-dessous. Voilà déja un excellent croquis panoramique du désert ! Ciel sans nuages, sol sans eau: par ces manques, le Sahara
est presque tout entier défini. Il suffit d'ajouter, en s'aidant de clichés bien trop frappants pour avoir été retouchés, ici le renflement d'une vague de dunes, là une caravane de chameliers, plus loin un brusque relief montagneux, ailleurs les palmiers-dattiers d'une oasis posée au bord d'un filet d'eau.
On dispose alors d'une série d'illustrations éloquentes, de tableaux tout à fait significatifs que des enquètes auront certes conduit à préciser, mais sans les démentir. Vérification faite, il apparait que ce ne sont là que des lieux communs créés puis entretenus pour les curieux qui suivent les choses de loin. Les dunes de sable étalées à l'infini, la chaleur accablante, les dromadaires, l'absence d'eau et de végétation, l'extrème rareté des hommes, bref, le désert tel que le commun des mortels se l'imagine, ne seraient que le plus vulgaire des mirages.
Il faudrait se composer un autre tableau : avec des villages climatisés dont les silhouettes bouleversent l'imagerie traditionnelle du désert, des paysages peuplés de derricks, des légumes verts, de l'eau courante, une agréable tiédeur, des embouteillages de camions et de 4x4...Ainsi parviendrait-on à se représenter avec plus de justesse le vrai Sahara algérien.
Pourtant, que l'on se situe à Adrar, dans le Touat, ou à Timimoun, dans le Gourara,
nous ne sommes pas moins dans un autre monde, loin du Tell et de la mer, navigant dans un océan de sable autrement plus difficile à traverser que la mer Méditerranée.
Sans doute parce que façonnés par le milieu naturel, les styles de vie y sont bien différents.
Ainsi villages et ksoùrs, offrant au spectateur l'une des architectures les plus typiques de
tout le Sahara, s'éparpillent dans l'immensité, comme au hasard, confinés en réalité dans les dépressions à peine visibles des "dayas" où se concentrent les palmiers des oasis, dans un décor absolument nouveau. Le palmier et le dromadaire, dont on a quelque peu abusé dans les chromos et les récits de voyage, n'en sont pas moins des ètres vivants caractéristiques, aux structures bizarres, et comme les témoins troublants d'àges révolus.
Désormais le voyage dans le Grand Sud algérien ne sera qu'une navigation en terre ferme : d'ile en ile pour ne pas dire d'oasis en oasis, à travers les dunes et les hammadas pierreuses, faisant apparaitre les paysages les plus contrastés, les populations aux modes de vie les plus tranchés, le plus souvent cohabitant selon des rythmes millénaires : les uns marchant en regardant les étoiles, les autres se courbant vers la terre , grimpant aux palmiers pour en cueillir les fruits ou en activer la fécondation; les déplacements des uns étant aussi réglés le long des saisons que les
travaux agricoles des autres.
Nul doute, alors, que le charme du voyage effectué à Adrar et à Timimoun ne soit du en partie à ce dosage subtil, à ces alternatives heureuses, à ces contrastes frappants,
mème si l'objet de notre séjour en ces contrées lointaines relevait plus de l'événement littéraire que du circuit touristique organisé.
Ne s'agissait-il pas, avant tout, de marquer, hors de la capitale, la naissance du tout premier recueil de poèmes de Mohand Abouda, "Le Grand Acte" ? Et d'ailleurs, pour une première, c'en fut vraiment une.
Convier, en effet, un groupe d'une quarantaine de personnes de différentes professions
-hommes de lettres, éditeurs, journalistes, photographes,artistespeintres,
musiciens,etc - à une manifestation culturelle qui ne demandait pas moins qu'un
déplacement, en avion, de plus de 1500 kilomètres, représentait une véritable gageure au regard de l'entreprise, de la distance, de l'imprévisibilité qui pouvait caractériser le séjour.
Faut-il rappeler que, jusque là, les manifestations de ce genre ( vernissages de toiles picturales ou ventes-dédicaces de livres ) constituaient l'apanage de la seule capitale et de quelques grandes villes du pays ? N'empèche que pour ce qui était de se retrouver à El Mansouriah, proche banlieue d'Adrar, pour la présentation exclusive du "Grand Acte", le défi fut relevé. Et de fort belle manière puisque la totalité du groupe répondit présent au départ d'Alger.
Est-ce parce que chacun de nous s'est senti irrésistiblement attiré par ce fameux Grand Sud, cadre grandiose dont on a déja tant loué la fascination exercée sur tous les voyageurs qui, un jour, ont traversé ces espaces hors du commun ? Est-ce parce que, contrairement au nord du pays, nous étions assurés d'y rencontrer des ètres humbles, affables, à la limite de la plus déroutante hospitalité ?
Et puis, ultimes interrogations demeurées pendantes : mais d'où vient ce qu'on a appelé la spiritualité du désert, la puissance essentielle qui justifie son attraction sur tant d'ètres, sur tant de consciences ? Et comment cacher son émotion, comment rester indifférent devant ce silence éternel, ces espaces infinis ?
On a répété souvent, après Ernest Renan, que le désert était monothéiste. Ce n'est sans doute vrai que partiellement. Aussi bien aujourd'hui qu'au temps des prophètes qui allaient y retremper leur énergie spirituelle, le désert ne manque pas de génies, de djinns, de démons. De mème que les habitants y ont leurs dépots, leurs greniers dans les ksoùrs, de mème y ont-ils souvent leurs sanctuaires.
Les alentours d'Adrar et de Timimoun sont, à ce titre, pleins de "qoubbas" des ancètres
et des saints de la région. Ce sont des lieux qui portent en eux un message qui touche au mystère des origines, aux mythes de fondation, à l'identité profonde.
Il n'en reste pas moins vrai que le grand espace désertique séduit. Le groupe d'El Mansouriah en sait désormais quelque chose, lui qui a pu, le temps d'un bref séjour,
mesurer combien l'immensément grand, conjugué au dépaysement total, impose non seulement le désencombrement de l'esprit, mais aussi comme une réduction décisive à l'unité. Cet aspect mystique est parfois physiquement palpable.
Installez-vous, par exemple, à certains places comme celle d'Adrar; ou sur la terrasse
de l'hotel Gourara de Timimoun, en contrebas de laquelle s'étend, infiniment verte, la
palmeraie tout au long de la "sebkha": chaque soir, le soleil s'abime dans une splendeur telle qu'elle semble absorber tout l'univers et toutes les apparences dans la gloire et l'unité du seul Etre nécessaire.
Images devenues par trop conventionnelles parce que produites à d'innombrables
exemplaires par les peintres et les photographes, mais qui demeurent intensément chargées de sérénité et de poésie chaque fois qu'on a le privilège de les contempler dans la réalité de leur cadre naturel.
Fort heureusement donc, pour ceux qui le visitent sans préjugés, Le Grand Sud algérien offre chaque jour, malgré la monotonie des regs et des hammadas, un spectacle renouvelé. Cette terre aride, à priori inhumaine et hostile, s'anime immanquablement sous la magie d'une lumière vibrante, engendrant soudain villages fortifiés, oasis de
rève ou sites naturels d'une beauté à couper le souffle.
"Mirages" qui flottent quelques instants dans l'espace, dans des lacs mercuréens, avant de se dissoudre, diaphanes, insaisissables, dans un frissonnement de fournaise. Mais qui assurément ont façonné le caractère d'hommes et de femmes libres,indépendants : courageux et fiers, à juste titre, de savoir et pouvoir maintenir la vie dans ces espaces immenses, austères et féériques à la fois.
_______________________________________________________________________________ K.Bouslama -Tassili magazine n° 22- juin 2000